Accéder au contenu principal

Maux et Mots - Le lit de misère.


Scène d'accouchement - Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)



ou nos p'tits et gros Bobos vus par les grands écrivains.


Le lit de misère.






– Pourvu que la Coliche ne vêle pas en même temps que moi ! répétait Lise chaque matin.



....


La Coliche va vêler en même temps que Lise va accoucher, on appelera le vétérinaire Patoir pour la vache et Lise se débrouillera avec les voisines....

Extraits :
...

La Frimat et la Bécu se décidèrent à prendre chacune Lise sous un bras et à la conduire dans sa chambre. Elle s’abandonnait, elle n’avait plus la force de résister. Mais, en traversant la cuisine, où brûlait une chandelle solitaire, elle exigea pourtant qu’on laissât toutes les portes ouvertes, dans l’idée qu’elle serait ainsi moins loin. Déjà, la Frimat avait préparé le lit de misère, selon l’usage des campagnes : un simple drap jeté au milieu de la pièce, sur une botte de paille, et trois chaises renversées. Lise s’accroupit, s’écartela, adossée à une des chaises, la jambe droite contre la seconde, la gauche contre la troisième. Elle ne s’était pas même déshabillée, ses pieds s’arc-boutaient dans leurs savates, ses bas bleus montaient à ses genoux ; et sa jupe rejetée sur sa gorge, découvrait son ventre monstrueux, ses cuisses grasses, très blanches, si élargies, qu’on lui voyait jusqu’au cœur.
....

Par terre, Lise, entre ses trois chaises, était parcourue d’une houle, qui lui descendait des flancs, sous la peau, pour aboutir, au fond des cuisses, en un élargissement continu des chairs. Et Françoise, qui jusque-là n’avait pas vu, dans sa désolation, demeura tout d’un coup stupéfaite, debout devant sa sœur, dont la nudité lui apparaissait en raccourci, rien que les angles relevés des genoux, à droite et à gauche de la boule du ventre, que creusait une cavité ronde. Cela était si inattendu, si défiguré, si énorme, qu’elle n’en fut pas gênée. Jamais elle ne se serait imaginé une chose pareille, le trou bâillant d’un tonneau défoncé, la lucarne grande ouverte du fenil, par où l’on jetait le foin, et qu’un lierre touffu hérissait de noir. Puis, quand elle remarqua qu’une autre boule, plus petite, la tête de l’enfant, sortait et rentrait à chaque effort, dans un perpétuel jeu de cache-cache, elle fut prise d’une si violente envie de rire, qu’elle dut tousser, pour qu’on ne la soupçonnât pas d’avoir mauvais cœur.
– Un peu de patience encore, déclara la Frimat. Ça va y être.
Elle s’était agenouillée entre les jambes, guettant l’enfant, prête à le recevoir. Mais il faisait des façons, comme disait la Bécu ; même, un moment, il s’en alla, on put le croire rentré chez lui
-----------

Le trou béant s’arrondit encore, à croire que la Frimat, toujours à genoux, allait y disparaître ; et, d’un coup, comme d’une femme canon, l’enfant sortit, tout rouge, avec ses extrémités détrempées et blêmes. On entendit simplement le glouglou d’un goulot géant qui se vidait. Puis, le petit miaula, tandis que la mère, secouée comme une outre dont la peau se dégonfle, riait plus fort. Ça criait d’un bout, ça riait de l’autre. Et Buteau se tapait sur les cuisses, la Bécu se tenait les côtes, Patoir éclatait en notes sonores, Françoise elle-même, dont sa sœur avait broyé la main dans sa dernière poussée, se soulageait enfin de son envie contenue, voyant toujours ça, une vraie cathédrale où le mari devait loger tout entier.
– C’est une fille, déclara la Frimat.
– Non, non, fit Lise, je n’en veux pas, je veux un garçon.
– Alors, je la renfile, ma belle, et tu feras un garçon demain.
Les rires redoublèrent, on en fut malade.

....

Patoir s’en alla, après qu’on eut donné à la Coliche trois litres de vin sucré. Dans la chambre, la Frimat déshabilla et coucha Lise, tandis que la Bécu, aidée de Françoise, enlevait la paille et balayait. En dix minutes, tout fut en ordre, on ne se serait pas douté qu’un accouchement venait d’avoir lieu, sans les miaulements continus de la petite, qu’on lavait à l’eau tiède. Mais, emmaillotée, couchée dans son berceau, elle se tut peu à peu ; et la mère, anéantie maintenant, s’endormit d’un sommeil de plomb, la face congestionnée, presque noire, au milieu des gros draps de toile bise.

Emile Zola - La Terre.


Un p'tit plus pour le tout








Voici le lit de misère tel qu'il est décrit dans un de mes trésors, le guide de l'accoucheur de Lucien Pénard 1874, contemporain d'Emile.

Commentaires

  1. Passionnant, comme d'habitude. Merci Lulu ! A relire le chapitre de Zola, je comprends mieux pourquoi ces lectures me restaient en tête bien après le livre refermé !

    RépondreSupprimer
  2. Ouf... cet Emile nous remue toujours autant!
    C'est impressionnant comme il nous marque encore...
    Je prends toujours et encore du plaisir à le lire. Il est tellement "vivant" dans tous les sens du terme.
    C'est amusant d'avoir programmé, toi pour hier et moi pour aujourd'hui, des passages de l'œuvre de ce grand écrivain! On devrait créer un fan-club:-))
    Merci de ce bel extrait.
    À bientôt avec toute ma sincère amitié,
    Henriette.

    RépondreSupprimer
  3. Eh oui ;-) Bon ton extrait est nettement plus...appétissant !
    Pour le fan club, je peux ramener du monde, ici j'ai même réussi à convertir les amateurs de mangas !

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Journée mondiale du Rangement de Bureau. Echo à la Gazette !

ça tombe bien, il est bien rangé ! Tout ce qui est dessus est indispensable : Le bloc indispensable le bloc, c'est le troisième écran, le support sur lequel "j'imprime" le mieux Deux écrans : ça c'est nouveau et c'est pratique, bon ici ça rame un peu de temps en temps... Pas de chat, mais une souris. La radio, je l'éteins maintenant sinon je me perds. Le bouddha, celui de l'amour et aucun autre. Le canard d'hier, Lulu s'la pète dans Centre Presse. Les vieux bouquins, sans quoi je suis peu de chose. Les binocles, sans quoi je ne suis plus rien. L'étagère à coté, avec mes indispensables. Le classeur commercial, gris, pas de fantaisie. Le café, forcément. Le p'tit tabouret pour les pieds, enfin pour les jambes. Un bon fauteuil, moderne hélas mais confortable. Allez je m'y remets... Et chez vous le bureau ?  Grâce à vos commentaires on aura peut-être ...Un p'tit plus pour le tout !

C'est la Saint Valentin !

Bonne fête aux amoureux ! Qui a dit ? L'amour c'est comme au restaurant, dès qu'on est servi on regarde dans l'assiette de l'autre Sacha Guitry bien sur ! On est au troisième siècle après JC, Claude 2 médaille d'or des tyrans, peine à recruter de la chair à canon, les p'tits gars de la troupe préfèrent manifestement rester auprès de leur belle. On ne badine pas avec la guerre, Claude interdit le mariage. Mais dans le secret Valentin le prêtre continue à célébrer les unions, il sera arrêté et bien sur exécuté ! Même les tyrans sont mortels, Claude laissera la place et Valentin sera canonisé et les amoureux pourront s'envoyer.... des flêches tranquilles ! Autre version classée X : Au temps de fêtes païennes, on organisait un p'tit marathon sado-maso, les courses de Luparques, on se courait après tout nu, on fouettait les filles et on se servait l'amoureuse de son choix. Les autorités chrétiennes de l'époque ont souhaité faire un ...

Le temps des confiotes...

Cette année est  généreuse en petits fruits. Le p'tit clos des confitures, fraichement désherbé par Louise (merci merci,, merci mille fois! ), nous offre pour la première année une belle récolte !  Nous débordons de Cassis, framboises et groseilles et je confiture au présent et au futur ! Ma préférée ? La confiture "deskiya", savant mélange aléatoire de multiples petits fruits au gré de l'offre, du courage et de la patience des récoltants,  avec un doigt de savoir-faire, l'instinct de la cuisson et le plaisir toujours intact de la sorcière. J'ai fait mes premières confitures à l'adolescence. J'étais en WE chez une amie qui avait un jardin..... Un jardin...... Nous n'en avions pas. Cette fois là au lieu de trainer au soleil comme toutes ados qui se respectent, nous avons ramassé les prunes,  dénoyauté, confituré et enfin gouté ! Magique, ce plaisir ne m'a jamais quittée. Avec tout ça, et tout le reste,  et un beau plantage d'unité centr...