mercredi 9 mai 2012

La Bastille - Alfred Charpentier - 1880


Le peuple las s'est dit : « Maintenant, c'est mon heure.

« Princes, dont je ne suis que l'humble serviteur,
« Princes, qui vous riez tout bas de ma candeur,
« Qui vous faites un jeu de mépriser mes plaintes,
« Ce n'est donc pas assez de peines, de contraintes,
 De maux soufferts pour vous durant plus de mille ans?
« Non, ce n'est pas assez, d'avoir depuis ce temps,
« Fait servir mes bras à remporter vos victoires,
« De m'avoir affamé pour de stériles gloires,
« D'avoir pris mes deniers pour payer vos rançons ;
« Vous me privez encor du blé de mes moissons
« Par vos accapareurs ! Et, quand moi, misérable,
« J'en appelle à mon roi que je crois charitable,
« Quand je viens réclamant modestement « du pain »,
« Au peuple mendiant, loin de tendre la main,
« Un roi ferme sa porte, un roi le congédie,
« Disant : Je tâcherai, messieurs, qu'on remédie
« A vos maux » — Souverain, mon roi, je suis à bout :
« Puisqu'on ne donne rien, ma foi, je prendrai tout ; .,
« Je me lève anjourd'hui, je vais faire une émeute ;
« De tes chiens de palais tu peux lancer la meute ;
« Par tes Suisses gagés fais cerner nos maisons ;
« Renforce tes soldats ; élargis tes prisons ;
« Moi, je vais commencer par abattre la grande,
« Et nous verrons après, ce que peut une bande
« De mille nains armés contre un bras de géant.

11.

La Bastille tombée a montré le néant
Des trônes et des rois, devant ce fier colosse
Qu'on appelle le peuple. A la rage féroce
Qui lui fit renverser les palais des tyrans,
Qui lui fit terrasser les plus hauts, les plus grands,
Succèdent désormais le calme, la sagesse,
Et le peuple géant, debout, plein de noblesse,
En face d'un dernier lambeau de royauté,
Le peuple dit : « Je suis; vous, vous avez été. »




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