samedi 4 juin 2011

Dénonciation calomnieuse - 10 Messidor An II - Thenezay.




Capion, vicaire à Thenezay, a prêté serment à la République, en bon prêtre républicain, il vient à Poitiers se marier. Qu'a-t-il pu dire à la Porte de Paris ? Toujours est-il, qu'il est dénoncé pour suspicion de propos contre-révolutionnaires :

Le Sr Capion prêtre vicaire ci devant de la commune de Thenaizé, district de Parthenay département des Deux Sèvres, ayant paru suspect  au planton de la Porte de Paris et le Citoyen Chenevière s’étant trouvé dans le quartier il a été décidé qu’il serait conduit à la Visitation surtout après avoir fait des réponses très embarassantes.
Ses deux laissez passer de sa commune déposés à la lettre C. 


Une centaine de prêtres de tous âges, de toutes conditions, arrêtés, guillotinés ou déportés dans les Archives Criminelles Révolutionnaires. Rares sont ceux qui ont pu se défendre. 


Capion qui bénéficie, comme de nombreux autres, du soutien de sa commune, ne manque pas de style pour plaider sa cause  :

Il est à présumer Citoyen, que l’on a trompé ta religion sur ma conduite. Car il ne tombe pas sous le sens que tu ais mis depuis plus d’un mois un citoyen en arrestation sans avoir pris  des renseignements pour savoir s’il est coupable ou non.
Sans chercher ici à connaitre mon calomniateur,  je me bornerai à analyser autant que le petit espace de cette feuille me le permettra, la conduite que j’ai tenu depuis le commencement de la révolution jusqu’au moment de mon arrestation.
Le fils d’un simple bucheron a qui la fortune ainsi qu’à son fils  avait constamment tourné le dos, ne peut avoir par sa naissance aucun motif qui  l’attache à l’ancien régime…
Celui qui travailla aux ouvrages pénibles de l’agriculture jusqu’à 22 ans et qui ne cessa ce louable exercice qu’à la sollicitation de quelques personnes qui croyant lui rendre service en le portant à se faire prêtre, qui ne parvint à ce ci-devant état que par charité, qui depuis ne vécut jamais que de charité, n’était certainement pas payé  pour être attaché à l’ancien régime….
Celui qui avant la Révolution n’avait jamais pu lier avec les ci-devants nobles, ne peut être suspecté d’avoir adhéré ni trempé dans leurs complots  contre la liberté du peuple…
Celui qui sans hésiter, à prêté tous les serments prescrits par les décrets et qui a toujours  tenu une conduite conforme à ses serments, n’a pu avec justice être argué d’incivisme….
Celui qui en public comme en particulier, a non seulement presché l’obéissance aux loix et sollicité la jeunesse à voler à la défense de la patrie, mais encore quoique  fort pauvre, a donné à  plusieurs reprises à boire et à manger et encore de l’argent, ne peut vraiment pas être regardé comme contre-révolutionnaire.
Celui qui en 1792, sut inspirer à son frère âgé de 48 ans, le désir et la volonté d’aller par les frontières pour défendre sa patrie, et qui non obstant sa modique fortune lui donna à son départ la somme de cinquante livres et qui depuis lui envoya encore à différentes fois, n’était certainement pas l’ennemi de la patrie.
Celui qui au mois de Brumaire dernier, par ses soins et ses dépenses redoublés, arracha des bras de la mort, un autre frère agé de 45 ans, qui sortait des prisons de Saint Florent où il avait été détenu par les Brigands, depuis le 5 Juillet de la même année, n’avait certainement pas varié dans ses sentiments.
Celui qui dans le courant de Frimaire dernier, eut la commission de faire le recensement des grains et de la population dans la commune de Vasles, commission dont il s’acquitta avec autant de fidélité que de zèle, n’était sans doute pas vu de mauvais œil par l’administration de son district.
Un cidevant vicaire, qui a cessé dès le mois de Nivose inclusivement toutes fonctions et depuis cette époque s’est totalement livré aux pénibles travaux de l’agriculture ne peut sous aucun rapport être accusé d’avoir troublé l’ordre ni manifesté aucune  mauvaise intention.
Enfin celui qui dans le courant de Floréal dernier fut demandé par la municipalité pour être son  secrétaire greffier, et à laquelle demande, le Directoire du District de Parthenay ne refusa son adhésion qu parce que celui-ci n’était pas marié, n’avait certainement pas perdu la confiance de sa commune.
Celui-ci enfin, qui le dernier jour de Floréal n’était parti de son domicile pour venir dans cette ville qu’avec des vues qui n’étaient rien moins qu’inciviques, puisque c’était définitivement pour se marier à une habitante de cette ville, ainsi qu’il en avait instruit sa municipalité avant son départ. Peut-il être regardé comme suspect et être traité comme tel ? Ce peut-il faire que dans un seul instant, un républicain, un vrai sans-culotte ait perdu sa liberté ; ensemble tous les moyens de se faire entendre ?
Sois bien persuadé Citoyen, que le républicain qui te parle avec autant d’assurance que de franchise, souffre tous les maux imaginables, et que le plus cruel  est de se voir confondu avec les ennemis de la chose publique pour qui  sa détention  est un sujet d’alégresse, parce qu’il disent voyez à quoi lui a servi  son patriotisme ? Ils prennent de la occasion de calomnier les amis de la République.
Daignez Citoyen prendre en considération toutes ces vérités.  Si j’ai été dénoncé, ce que je ne puis croire ; fais moi part  des griefs dont on m’accuse ; tu apprendras bientôt, que tu as oté la liberté  à un citoyen qui n’a jamais mérité de la perdre.
Ah cher Citoyen ! Si dans le moment où je te vis à la Porte de Paris, j’eusse eu le bonheur de te connaitre que je me serais épargné des peines : mais ne sachant pas que tu étais ministre de l’autorité populaire, c’est ce qui fit que je ne te donnais pas une réponse aussi satisfaisante que j’avais fait. Souviens toi, aussi cher Citoyen que tu me promis de me revoir le lendemain, je suis encore à t’attendre et comme j’ai encore quelque chose à te dire et que sous tous les rapports je ne puis confier au papier, je te prie au nom de ce qu’il y a de plus sacré dans l’humanité de venir me voir promptement et tu feras justice.
Salut et Fraternité.
Capion.
De la cidevant Visitation, le 6 Messidor An 2 de la République Française, une indivisible et impérissable.


Exception à la règle de cette Terreur anti-cléricale, Capion sera libéré le 10 Messidor. 
Vous retrouverez peut-être sur la base Crimes, le curé de votre village, l'occasion d'aller fouiller plus avant dans les Archives pour savoir qui l'a dénoncé, pourquoi et qui l'a soutenu...

Grâce à vos commentaires on aura peut-être ...Un p'tit plus pour le tout !

6 commentaires:

  1. Comment ça ma Lulu avant Voici, et Internet il y avait déjà des dénonciations !!!!! comme quoi nous n'avons décidément rien inventé de ce coté tout au moins. Bon samedi ma Lulu et bises

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  2. C'est le plaisir des Archives, ce clin d'oeil du passé au présent. A travers le quotidien, les sentiments, l'anecdotique, le politique et même le climat, comme une leçon de modestie, d'humilité, d'humanité.
    Bien avant Twitter, Facebook, la Révolution et hélas la Terreur, se propagent semble-t-il aussi vite que maintenant. Les dénonciations gagnent les petits villages, que l'on aurait volontiers imaginé à l'abri de la démesure capitale parisienne...
    Bonne Journée ma p'tite Tataze !

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  3. "Si j’ai été dénoncé, ce que je ne puis croire ; fais moi part des griefs dont on m’accuse ; tu apprendras bientôt, que tu as oté la liberté à un citoyen qui n’a jamais mérité de la perdre" quel cri douloureux (même si la forme est un peu flagorneuse !!) en tout cas, grâce à cette missive au demeurant fort bien tournée, ce brave homme, guidé vers la prêtrise par de fort méchants individus qui pourtant, dit-il, croyaient bien faire, a sauvé sa peau. Dur temps que celui-là !
    Michelaise

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  4. bin dis donc, il a eu chaud, le pauvre gars ! :)

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  5. J'ai tout lu mais sur plusieurs jours, étant fort occupée comme tu le sais donc "dérangée" sans avoir le temps d'aller jusqu'au bout mais aussi moins présente comme la plupart d'entre nous, sur les blogs... Il fait soleil tout le temps, c'est fou car cela "oblige" à aller dehors ;-))) ...

    Je vais aller lire le nom des prêtres ...

    La dénonciation est de tout temps mais là, avec internet, ça va plus vite ! dans les villages, c'est souvent la jalousie qui fait "parler", "médire" ... le problème, c'est "comment se défendre"?

    Bonne journée, je file ....
    bises

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  6. Ah, comme toi Annick, comme vous sans doute, je ne suis pas très présente devant mon ordi et je tarde à répondre aux commentaires. En plus, j'ai déserté les blogs des copines, la honte !
    Mais je continue à dépouiller mes boites archives. Tout n'est pas spectaculaire, mais tout est passionnant : les mots maladroits des pauvres gens, les lettres d'amour des émigrés, les petits bouts de tissu et je ne vous dis pas tout... J'ai encore mis la main sur un trésor !
    Je ne suis pas une très bonne paroissienne...Néanmoins, je n'imaginais pas avec si peu de moyens de communication une telle trainée de haine à travers le pays et cette incroyable chasse aux curés et à ceux qui les protègent. La guillotine n'avait pas le temps de rouiller par nos p'tits villages non plus...

    Merci d'avoir lu le curé Capion ! Une tête sauvée par l'éloquence, petite leçon pour les écervelés qui préparent leur bac de français à grand renfort de sms...

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