mardi 14 décembre 2010

L'accouchement de Rosalie - Maupassant - Une vie.


Par une de ces pâles matinées, Jeanne, immobile, chauffait ses

pieds au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de

jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit

derrière elle un douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle

demanda :

– Qu’est-ce que tu as donc ?

La bonne, comme toujours, répondit : « Rien, madame », mais

sa voix semblait brisée, expirante.

Jeanne, déjà, songeait à autre chose quand elle remarqua qu’elle

n’entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela :

– Rosalie !

Rien ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria

plus fort : « Rosalie ! » et elle allait allonger le bras

pour sonner quand un profond gémissement, poussé tout près d’elle,

la fit se dresser avec un frisson d’angoisse.

La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par

terre, les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du

lit.

Jeanne s’élança :

– Qu’est-ce que tu as, qu’est-ce que tu as ?

L’autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste elle fixait

sur sa maîtresse un regard fou et haletait, comme déchirée par une

effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle

glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de

détresse.

Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose

remua. Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement,

un souffle de gorge étranglée qui suffoque puis soudain ce

fut un long miaulement de chat, une plainte frêle et déjà

douloureuse, le premier appel de souffrance de l’enfant entrant

dans la vie.


Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à

l’escalier criant :

– Julien, Julien !

Il répondit d’en bas :

– Qu’est-ce que tu veux ?

Elle eut grand-peine à prononcer :

– C’est… c’est Rosalie qui…

Julien s’élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant

brusquement dans la chambre, il releva d’un seul coup les vêtements

de la fillette et découvrit un affreux petit morceau de chair,

plissé, geignant, crispé et tout gluant, qui s’agitait entre deux

jambes nues.


 
Jeanne et Rosalie sont soeurs de lait, l'une est la servante de l'autre.
 Jeanne la douce mariée à Julien, ne comprend pas encore ce qui se passe dans sa maison....


Grâce à vos commentaires on aura peut-être ...Un p'tit plus pour le tout !

4 commentaires:

  1. Encore une fois une description vivante, un bonheur d'écriture "on voit la scène, on la ressent"... cela me fait penser que je dois
    me replonger dans la lecture de tout Maupassant.
    C'est l'affiche du film?
    Bonne soirée,
    Bises

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  2. Les hommes de cette époque étaient encore souvent de la bataille. Ils laisseront leur femme faire sans eux plus tard, lorsque la médicalisation viendra, pour regagner le droit d'acccompagner à la fin des années 50. Pour le moment ils participent, ils soutiennent, et on le sent bien chez ces écrivains, ils "savent", ils ont aidé, ils ont vu, ils ont soutenu leurs compagnes...
    oui Annick c'est en effet l'affiche du film avec Maria Schell (celle qui jouera Gervaise)que je n'ai pas vu.
    Maupassant, m'aura accompagnée toute l'année, tu sais quel plaisir j'ai pris à le relire. J'aime son libertinage et sa tendresse de macho crapaud pour ses personnages féminins.
    La suite demain...
    Bises.

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  3. C'est tout ce que j'ai trouver d’intéressant:
    "Accouchement" : Une telle douleur devrait être suffisante pour sauver le monde pour toujours.
    "Toi Derricotte" ( Connais pas ?)

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  4. Merci Michel ! Toi Derricotte est une poète afro-américaine qui a écrit sur la maternité, mais je n'ai pas trouvé ses poésies sur le sujet en ligne.
    Merci de compléter ma p'tite collection, je l'ajoute à ma liste.
    Bises.

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