mercredi 15 décembre 2010

L'accouchement de Jeanne - Maupassant - Une vie.


Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour d’une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon d’eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë, l’avait brusquement parcourue, puis s’était éteinte aussitôt. Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa qui fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand-peine à rentrer, presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à sa chambre lui parut interminable  et elle geignait involontairement, demandant à s’asseoir, à s’arrêter, accablée par une sensation intolérable de pesanteur dans le ventre. Elle n’était pas à terme, l’enfantement n’étant prévu que pour septembre  mais, comme on craignait un accident, une carriole fut attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin. Il arriva vers minuit et, du premier coup d’œil, reconnut les symptômes d’un accouchement prématuré. Dans le lit les souffrances s’étaient un peu apaisées, mais une angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que son souffle nous glace le cœur. La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l’esprit calme  et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage de femme d’expérience que rien n’étonne. Garde-malade, sage-femme et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle, le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l’enveloppant du dernier drap, elle s’était fait une indifférence inébranlable à tous les accidents de la naissance ou de la mort. La cuisinière, Ludivine, et tante Lison restaient discrètement cachées contre la porte du vestibule. Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte. Pendant deux heures, on put croire que l’événement se ferait longtemps attendre  mais vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à coup, avec violence, et devinrent bientôt épouvantables. Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n’avait point souffert, qui n’avait presque pas gémi, dont l’enfant, l’enfant bâtard, était sorti sans peine et sans tortures. Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une comparaison incessante  et elle maudissait Dieu, qu’elle avait cru juste autrefois  elle s’indignait des préférences coupables du destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien. Parfois, la crise devenait tellement violente que toute idée s’éteignait en elle. Elle n’avait plus de force, de vie, de connaissance que pour souffrir. Dans les minutes d’apaisement, elle ne pouvait détacher son œil de Julien  et une autre douleur, une douleur de l’âme l’étreignait en se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari, devant cette fille étendue  et maintenant elle lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence que pour l’autre, le même insouci d’homme égoïste, que la paternité irrite. Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu’elle se dit : « Je vais mourir, je meurs ! » Alors une révolte furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui l’avait perdue, et contre l’enfant inconnu qui la tuait. Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d’elle ce fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement  et sa souffrance s’apaisa. La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils enlevèrent quelque chose  et bientôt ce bruit étouffé qu’elle avait entendu déjà la fit tressaillir  puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle d’enfant nouveau-né lui entra dans l’âme, dans le cœur, dans tout son pauvre corps épuisé  et elle voulut, d’un geste inconscient, tendre les bras. Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui venait d’éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Son cœur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère ! Elle voulut connaître son enfant ! Il n’avait pas de cheveux, pas d’ongles, étant venu trop tôt, mais lorsqu’elle vit remuer cette larve, qu’elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements, qu’elle toucha cet avorton, fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d’une joie irrésistible, elle comprit qu’elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu’elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose. Dès lors elle n’eut plus qu’une pensée : son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique, d’autant plus exaltée qu’elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu’elle balançait. Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l’ongle cette poitrine qu’il buvait avidement.



Jeanne en sait désormais un peu plus sur son mari...
Il n'est pas encore de mise pour les jeunes mères de bonne famille d'allaiter leurs enfants, les nourrices sont là pour ça. La frustration terrible ressentie par Jeanne, augure ici de la bataille prochaine pour gagner ce droit. Certaines femmes vont combattre, non seulement pour convaincre les mères, mais pour convaincre les maris de laisser leurs compagnes materner....
Grâce à vos commentaires on aura peut-être ...Un p'tit plus pour le tout !

11 commentaires:

  1. Par quel mystère, quel miracle, vu l'époque, enfin ce que je m'en imagine, Maupassant a-t-il pu si bien décrire la souffrance certes mais aussi l'immense plénitude qui envahit la mère, cette joie pure, que d'avoir son enfant sur soi... et cet oubli de la douleur à la seconde où le bébé est là...
    Les choses changent : déjà, nous par rapport à nos mères mais nos filles ont une pression que je n'aurais jamais imaginé... peur de mal faire +++ manque de confiance ... culpabilité si pleurs et influence parfois du père
    (parlons en) qui stresse tout le monde ... si bien que cela en fait deux à convaincre de rester sereins, de se faire confiance et avoir confiance dans leur petit.
    Quand je parle pression, je pense aux Pros avec un grand P qui savent tout nickel sur la propreté, comment ça fonctionne un bébé ... aux supers bouquins, à internet où tout est merveilleux ...
    Rien de changé non plus pour ce qui est de culpabiliser les mères, il y a toujours quelqu'un qui s'y "colle" !
    Merci en tout cas pour ce beau texte, je te souhaite une bonne soirée,
    et t'embrasse,
    Annick

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  2. Annick je te rejoins ô combien dans tes réflexions et tes interrogations sur ce qui apparait de plus en plus comme une dérive inquiétante de notre époque où tout doit être labellisé. J’ajouterai que les future-mamans se prennent aussi bien le chou entre elles via les forums dédiés à leur état et tout ce qui gravite autour (Facebook, blogs etc) Comment dans tout ça faire le tri ? Nous sommes assez nombreuses, cinquantenaires, à nous alarmer pour nos filles, nous qui avons accouché comme nous pouvions au fur et à mesure des avancées de l’Art : nous avons vu arriver l’échographie, la péridurale, l’amniocentèse. Et nous avons vu aussi tant changer les recommandations….
    Quant aux maris, surinvestis parfois, leur agressivité vis-à-vis des équipes médicales témoignent de leur désarroi.
    L’accouchement reste ce concentré de vie où du meilleur, tout peut basculer dans le pire, il serait bon parfois de le rappeler. Se souvenir aussi de cette immense capacité d’oubli qui permet de faire place à la joie.
    La culpabilisation massive n’est pas fortuite, elle fait un boulevard aux directeurs de conscience et autres dérives plus ou moins sectaires, elle envahit le champ de l’intime pour mieux aliéner le social. Réveillez-vous les filles.

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  3. J'avais envie de monter une association de "vieilles accouchées", tu vois ? Pour mettre un peu de bon sens dans tout ça, tu prends la présidence ou la trésorerie ;-)

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  4. Je prends le secrétariat ;-))) je me suis toujours
    définie comme une bonne "seconde" ...

    Dans tous les cas, tu as très bien résumé la situation. Pour ma part, je me suis posée la question de savoir ce que j'avais transmis
    par rapport à ma propre fille? tu vas rire, le pédo-psy (autre Pro) donnait (heureusement et ouf) nombreux conseils de bon sens. Là, il faut un peu ravaler le "c'est ce que je m'efforce de vous dire" ... car cela n'a aucun intérêt.
    Je rajouterais qu'il n'y a pas que les filles à réveiller ...
    Je te laisse car là, la mamie que je suis doit se dépêcher car ce soir, arrivée du petit dernier petit-fils de bienbôt deux ans, le toulousain et je trépigne et brique la maison et monte le sapin etc etc etc
    Je t'embrasse et te souhaite une bonne fin de semaine et un bon WE car à partir de ce soir, cela va débarquer par wagon non stop (j'adore ça).

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  5. un dernier commentaire : après avoir exercée comme secrétaire pendant 15 ans, j'ai changé d'orientation pour être assistante maternelle à la maison d'une part parce que cela me plaisait (essentiel) et d'autre part, cela me permettait d'élever mes trois loustics.

    Ceci étant dit, cette profession a évolué en bien c'est indéniable mais pas que hélas ; à mon avis, bien des idées et autres informations insensées venant de "nos" animatrices m'ont fait bondir bien souvent et réagir. Animatrices qui ne font qu'obéir à leur direction, je sais bien.

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  6. Ok pour le secrétariat,il reste des places à pourvoir...
    Quel que soit le domaine, on retrouve un peu le même état d'esprit, à la fois cette main-mise, ce prêchi-prêcha pseudo-scientifique et cette hallucinant manque d'esprit critique du public auquel s'adresse ce discours. On est également sidéré de l'extrème docilité et du zèle que ceux-là mêmes qui parfois les ont combattus mettent à appliquer les circulaires qui nous étranglent aussi surement que les cordes des pendus...
    Je pense à ce satané dossier scolaire de m..aternelle que j'ai vu mettre en place et qui colle lamentablement des étiquettes discriminantes au dos des petits qui n'entrent pas bien dans l'habit de l'élève idéal...

    Bon allez, c'est la trève de Noël bientôt, je te laisse à tes petits-enfants, à tes préparatifs, de mon coté j'attends tranquillement la dernière minute comme d'habitude !
    Bises.

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  7. Je me souviens très bien de ce dossier scolaire pour évaluer les niveaux des enfants en maternelle. Je les ai entendu les jeunes parents de ces enfants, forcément puisque j'allais chercher leurs enfants à l'école : "je vais le faire travailler un peu car au niveau de "ceci" ou "cela", ça va pas...

    Forcément, mon sang ne faisait qu'un tour et je leur expliquais qu'en principe, ce devait (normalement) être un
    "outil" pour l'enseignant pour mieux orienter son travail par rapport à la population de petits de sa classe ... et qu'ils devaient, à mon sens,
    le prendre comme tel. C'est insidieux mais ce que je ressents, après toutes ces années, c'est que les parents sont petit à petit démis de leur autorité, ils n'ont plus leur libre-arbitre : "on" leur dit ce qu'ils doivent faire, que c'est ça le mieux pour leur enfants et "on" les culpabilise s'ils ne le font pas ...

    Et sur ce métier qui m'a tant pris de coeur ...
    ah lala ...

    Je retourne à mes occupations... j'ai pris du retard (je rigole ...).

    Brigitte et moi avons fait une petite escapade pour déjeuner ensemble sur Angers, afin de se faire une petite pause et papoter et faire les boutiques.

    Voilà, bonne fin de journée ...

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  8. Bah c'est bien connu que maintenant "on" nous dit tout ce qu'"on" doit dire, faire et on voudrait penser aussi à notre place ...Et ça m'énerve comme c'est pas possible ,du coup je me rebelle ... Si si, moi ,je me rebelle à ma façon !!!
    Je suis forcément bien d'accord avec vos propos. Avec les petits il faut que nos jeunes mamans fassent comme elles le sentent .Et avoir confiance en leur jugement .Le bon sens se perd, il faut le réhabiliter.
    Escapade bienvenue Annick
    Bonne soirée à tous

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  9. Je vous rassure en 1970 pour ma fille j'ai eu mon quota de dictas : ne pas mettre d'oreiller, coucher sur le ventre la tête sur le côté, ne pas nourrir la nuit, respecter l'heure des biberons 6h 9h 12h...
    En 1980 pour mon fils, j'ai décidé que personne ne contrarirait ma relation mère/enfant, je le faisait comme je le sentais au filling et ce fut merveilleux.
    Bonne journée à toutes et tous, alors Lulu pas encore commencé tes petits paquets ?

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  10. Coucou Lulu,
    J'aime toujours autant lire tes publications et les commentaires qui vont avec.
    Je me sens une convalescente qui a un peu honte de son long silence, mais je sais que tu ne m'en tiendras pas rigueur...(du moins, je l'espère!)
    Quant aux dictats du monde médical, en ce qui concerne la façon d'élever nos enfants, je suis comme Canotte. J'ai tout eu pour ma fille et j'ai essayé de tout appliquer consciencieusement. Comme rien n'a été probant, pour le suivant, j'ai fait comme je l'entendais sans rien demander à personne et cela a beaucoup mieux marché. Quand, maintenant, ma fille me demande conseil pour son fils je lui réponds de faire comme elle le sent et ÇA MARCHE!
    Poutous gelés et amicaux d'Henriette

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  11. Henriette ! Quel plaisir de te retrouver !
    Je guettais ton retour, tu sais.
    J'espère que tout va pour le mieux, ils me manquent tes moments de littérature gourmande tu sais. Dans l'accouchement de Louise, tout le monde est à table...
    Je vois que pour toutes il y a la théorie de la pratique et la pratique de la théorie ;-)

    Canotte, on a encore plein de temps avant Noël !

    Bises à tous ceux qui passent avec des paquets plein les bras, une liste de courses à rallonge ou un balai-brosse pour briquer le carrelage...

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